Gualandris, Aris, Albano, Kayan, Stanca, Senatore... | Notre Artissima 2021

Article
Après une année blanche l’an dernier pour cause d’épidémie Covid-19, l’édition 2021 d’Artissima — foire fondée en 1994 — fut riche en couleurs et découvertes.

Du 5 au 7 novembre 114 galeries étaient réunies à Turin, soit plus d’une soixantaine en moins que d’habitude. Le secteur principal comptait 89 galeries internationales tandis que le secteur New Entries accueillait 25 nouvelles galeries venues d’Europe mais aussi de Dakar (Oh Gallery), de Moscou (Triangle) ou encore de Téhéran (Inja). Si l’on a compté moins de visiteurs que les années précédentes à cause des restrictions de circulation toujours en cours dans certains pays, la foire a su tirer son épingle du jeu grâce à sa ligne directrice toujours pointue dans l’art contemporain. 

 

Un ensemble de galeries indiennes a été regroupé sous l’entité Hub India (Nature Morte, Akar Prakar, Shrine Empire) sur la foire, et dans trois lieux extérieurs de la ville (Palazzo Madama, Museo d’Arte Orientale et Accademia Albertina di Belle Arti) une sélection d’artistes a été imaginée par Myna Mukherjee et Davide Quadrio. Citons Benitha Perciyal, Ravinder Reddy, Khadim Ali, LN Tallur….

 

Intesa Sanpaolo, principal sponsor d’Artissima présentait sur la foire “Vitality of time. The art collection of Intesa Sanpaolo”, sous le commissariat de Luca Massimo Barbero, un ensemble de pièces emblématiques de sa collection : Lucio Fontana, Alberto Burri, Jannis Kounellis,  Carol Rama... Était également présentée la dernière acquisition de la banque, une œuvre de Gerhard Richter datée de 1984, Abstraktes Bild. Michele Coppola, directeur exécutif du département Art, Culture et Biens historiques d’Intesa Sanpaolo, avec qui nous avons pu échanger, se félicite des projets en cours et futurs. En avril prochain, s’ouvrira le quatrième espace d’exposition des Gallerie d’Italia, installé piazza San Carlo à Turin. Après Milan, Naples et Vicence où Intesa Sanpaolo possède déjà des collections, Turin viendra parfaire cet ambitieux projet. Le futur musée, consacré à la photographie et au numérique, aura une superficie de 10 000 m2 répartis sur 5 étages. Dans toute l’Italie, Intesa Sanpaolo compte plus de 30 000 œuvres allant de l’Antiquité à l’art contemporain. 

 

Diego Gualandris, Solo Presentation, Courtesy of ADA Rome | Photo By Mattia Mognetti

 

 

Quelques belles découvertes… 

 

Si Artissima a toujours fait la part belle à la jeune création, il faut noter que les (bonnes) surprises ont été au rendez-vous. Tout d’abord sur le stand de la galerie ADA (Rome), le travail du jeune artiste Diego Gualandris (né en 1993) nous interpelle par sa force et sa maturité. Il y présente une série de toiles (Quando Capuccetto Rosso uscì dalla pancia del lupo) inspirées de ce que l’artiste imagine du devenir du Petit Chaperon rouge après qu’il ait été mangé par le loup. Imaginer une suite possible du conte de Perrault permet à Gualandris de s’attaquer à des scènes aux compositions riches convoquant un répertoire formel et plastique (peint à l’huile) qui convoque pour le regardeur un univers peuplé de personnages de mythes, de légendes voire de science-fiction. ADA lui avait consacré un solo show en 2020 et le public avait pu découvrir Fiabette en 2020, son livre d’artiste et de contes, présenté à la Fondazione Baruchello à Rome. Un univers qui plaît aux collectionneurs puisque plusieurs œuvres du stand avaient été vendues dès les premières heures de la foire.

 

Diego Gualandris, Quando Capuccetto Rosso uscì dalla pancia del lupo IV, 2021 - oil on canvas, 120 x 105 x 3,5 cm, Courtesy of ADA Rome | Photo by Mattia Mognetti

 

 

La galerie Öktem Aykut (Istanbul) a consacré son stand au duo d’artistes Koray Aris (Turc, né en 1944) et Francesco Albano (Italien, né en 1977). Les deux sculpteurs partagent un atelier à Istanbul à partir de 2010. Si Ariş bénéficie d’une reconnaissance importante dans son pays natal, Albano reste peu connu en Italie. Ariş se forme à la sculpture à Istanbul auprès de Şadi Çalık, l’un des maîtres de la sculpture turque moderne, puis à Rome auprès d’Emilio Greco. Sculpteur des formes minérales et anthropomorphes, le cuir et le vélin sont ses matières de prédilection mais il travaille aussi le bois. Aux côtés des oeuvres-installations de Francesco Albano, le stand réussit une présentation ambitieuse de deux artistes qui invitent le visiteur de la foire à prendre place autour et avec les œuvres pour s’interroger sur la question du volume et de l’espace avec des matériaux de récupération pour l’un et des matériaux organiques pour l’autre. 

 

Vue du stand de la galerie Öktem Aykut, Istanbul. Dialogue entre Francesco Albano et Koray Ariş. Öktem Aykut @Artissima 2021. Photo by Renato Ghiazza. 

 

Öktem Aykut @Artissima 2021. Photo by Renato Ghiazza. 

 

Une autre galerie d’Istanbul (aussi basée à Berlin), Zilberman, présentait sur son stand 5 artistes dont Zeynep Kayan (sa série Temporary Sameness) et Heba Y. Amin qui fut la co-lauréate avec Dominique White de la première édition du Prix “ad ochi chiusi…” décerné par la Fondation Merz en collaboration avec Artissima. 

 

Sur le stand de la galerie roumaine Jecza (Timisoara), nous découvrons le travail de Ioana Stanca (née en 1987) formée aux beaux-arts de Rome et à la National University of Arts de Bucarest. Stanca travaille les techniques autres que celles traditionnellement employées dans les beaux-arts. Elle travaille les matières textiles, récupérées ou recyclées et avec lesquelles elle réalise des œuvres emplies de toute une symbolique féminine, sexuelle ou de réification. À l’instar de Self-portrait with 34 eyes, son autoportrait en forme de ciseaux pointes en bas, à échelle humaine, sur lesquelles l’on compte 34 yeux ouverts. Outil tranchant, effrayant, le ciseau sous lequel l’artiste se représente prend place au milieu d’un ensemble d’oeuvres brodées aux titres évoquant la perte de la virginité (série des Paradis perdus et Strange Flowers où la femme nue sans défense se retrouve menacée par une aiguille qui la pénètrerait ou par un fil de couture qui pourrait l’étrangler) voire le viol (série Prophet, une femme agenouillée, les cheveux épars et coupés par une paire de ciseau). Sensation exacerbée par les cadres de l’artiste : aiguilles tenues entre elles par leur chas ou toile d’araignée d’où l’on ne peut sortir. 

 

Ioana Stanca, Strange flowers (True blue), embroidery on linen, 48x35 cm, artist frame, wood,80x70cm aprox. Copyright The Artist. Courtesy Jecza Gallery. 

 

 

Ioana Stanca, Self Portrait with 34 eyes, soft sculpture- embroidery on velvet, silicone fiber, 200x150 cm aprox, 2021. Copyright The Artist. Courtesy Jecza Gallery. 

 

Marinella Senatore chez Mazzoleni 

 

Fondée à Turin en 1986, et avec une antenne londonienne depuis 2014, Mazzoleni consacre sa première exposition personnelle à l’artiste italienne Marinella Senatore (née en 1977) que la galerie représente en Europe depuis le mois de mars 2021. L’exposition permet d’appréhender la riche carrière de l’artiste qui a déjà travaillé dans plus de 23 pays et qui a fait intervenir plus de 6 millions de personnes tout autour du monde pour ses projets artistiques. Installations, performances, peintures, dessins, vidéos, sculptures lumineuses… tout autant de médiums employés par l’artiste pour mettre en avant l’interaction entre les hommes et les femmes, la façon dont le corps s’exprime, se meut et interagit dans l’espace et par rapport à l’autre. Ayant pour titre “Make it Shine”, l’exposition incarne véritablement cette volonté pour l’artiste de transmettre la lumière, de partager les expériences sensorielles et sensibles. L’on retrouve des injonctions (pour la lutte, pour le respect des droits) dans ses œuvres (série de dessins, It’s time to go back to the street, 2019; des bannières de tissus, Protest Forms Memory and Celebration, 2019-2021 ; des collages…). 

 

Marinella Senatore, It's time to go back to the street, 2019,Graphite and charcoal on acid-free paper, 21x29,7cm, Courtesy The Artist, Mazzoleni, London - Torino

 

En phase avec les combats d’aujourd’hui (droits des femmes et des minorités, respect de l’autre, lutte contre les inégalités et le racisme), Marinella Senatore propose aux visiteurs de s’interroger véritablement sur le message inscrit littéralement sur les oeuvres, message qui peut sembler dissimulé par une première impression de gaieté et de légèreté en raison des couleurs vives, dorées, qui transpercent la toile ou le support. Ainsi, ses bannières nous font-elles penser à celles utilisées lors des processions religieuses ou lors des manifestations civiles. En 2012, l'œuvre chorale Rosas, opéra en trois actes avec 20 000 participants initie l’année suivante la fondation de The School of Narrative Dance (SOUND) dont le but est l’autodidaxie et l’inclusion à travers la multidisciplinarité des projets. Senatore véhicule à travers son travail un message positif, qui amène les communautés à s’unir pour “make it shine”. 

 

Marinella Senatore, Un Corpo Unico, 2020, 9 pieces. Courtesy The Artist, Mazzoleni, London-Torino. 

 

Marinella Senatore: Make it Shine

Jusqu’au 29 janvier 2022. Mazzoleni.

 

MASSIMODECARLO s'installe Villa Chiuminatto

 

Le temps de la foire, la galerie MASSIMODECARLO (Milan, Londres, Hong Kong) a investi la Villa Chiuminatto, belle villa de style liberty, propriété aujourd’hui de la famille Buono Lopera et siège de la start-up newcleo. Pour la galerie, cette exposition dans un lieu si prestigieux à Turin est un coup de maître. Restaurée avec beaucoup de raffinement, la Villa Chiuminatto sert d’écrin pour les œuvres d’Urs Fischer, Carster Höller, Rob Pruitt, Elmgreen & Dragset, Richard Prince, Maurizio Cattelan et al

 

Photo by Roberto Marossi. Courtesy MASSIMODECARLO

 

Photo by Roberto Marossi. Courtesy MASSIMODECARLO

 

Les événements annexes ne manquaient pas à Turin pendant Artissima. Le Castello di Rivoli propose pas moins de 5 expositions dont 3 personnelles consacrées aux artistes Agnieszka Kurant, Bracha L. Ettinger, Otobong Nkanga et Anne Imhof. Notons une exposition passionnante et riche en documentation consacrée au critique d’art italien Achille Bonito Oliva, connu sous les initiales A.B.O. 

 

La commissaire italienne Caterina Grimaldi invitait le public à découvrir le travail de Maurice Pefura (né en 1967) dans l’exposition “Points de tension” qui avait pris place pour l’occasion dans le Palazzo Scaglia di Verrua. Maurice Pefura proposait une réflexion sur les habitations de masse en banlieues parisiennes. En all-over sur des grandes feuilles, l’artiste recrée des habitations, des multitudes de fenêtres ouvertes sur l’extérieur et qui nous interpellent sur le regard qu’on y porte. Ce quadrillage déshumanise la société, on ne voit plus rien, l’œil se brouille avant de retrouver une stabilité en s’approchant. 

 

Image de couverture : Marinella Senatore, Rosas #12, 2012, Fine Art Print on Epson Hot Press Paper, 80x105cm, Courtesy The Artist, Mazzoleni, London - Torino.